Discours de Jean aux noces de diamant de Robert et Madeleine
le 8 juillet 1983


Nous fêtons aujourd'hui le 60ème anniversaire de votre mariage. Il paraît que c'était une très
belle fête. Je n'étais pas là pour voir. Je ne pourrai donc pas vous en dire plus. J'ai oublié de
penser, dès ma prime enfance, que vous aviez votre chance de tenir 60 ans et que j'aurai un
beau jour à prendre la parole pour vos noces de diamant. Il n'est donc pas certain que les
quelques souvenirs que j'évoquerai soient ceux qui auront la plus grande importance
historique. Vous saurez seulement ce que notre mémoire a retenu.

Notre mère était très belle. Au concours des octogénaires, elle l'est toujours. Pour nos yeux et
nos oreilles de petits-enfants, son visage et sa voix étaient ravissants. Nous restions de longs
moments, le menton ou le nez posé sur le grand marbre du lavabo de la salle de bain, à la
contempler et à l'écouter pendant qu'elle lavait la layette en chantant. C'est peut-être pour
cela que les fils Gavrel ont épousé de jolies femmes. Mais toi aussi tu chantais, Papa : « Les
petits mouchoirs de Cholet » et autres chansons de Botrel, «D'la 302ème compagnie», le
«chalet de nécessité» et tous les duos du répertoire lyrique avec maman.

Bientôt tu nous as offert un phono et le dimanche soir nous dansions « Savez-vous planter des
choux ?» et nous défilions autour de la table de l'office au son de la marche de Michel
Strogoff. Il y a eu aussi le petit projecteur Pathé-Kid. Il nous a fait découvrir Félix le chat, le
professeur Mécanicass, Pêcheurs d' Islande et j'en oublie...

Vous nous avez souvent emmenés à la mer l'été venu, mais nous passions la plus grande
partie du séjour avec Maman et l'une ou l'autre grand-mère. Tu ne prenais pas beaucoup de
vacances, toi, Papa, mais le peu de temps que tu t'octroyais, tu nous le consacrais entièrement.

A Aix les Bains, (cette année-là ce n'était pas la mer), tu nous emmenais Françoise et moi
pour notre première excursion en montagne. J'en ai gardé le goût.

A Trouville, un peu plus tard, tu nous as fait donner des leçons de natation, au moins aux trois
aînés, et tu les as prises avec nous, même le 15 août par un temps de Manche-Est où nous
étions les seuls à la piscine.

Tu étais un excellent animateur de voyage. Tu t'efforçais de nous montrer de belles choses et
cela a été de bons souvenirs. Nous aimions beaucoup quand vous nous emmeniez piqueniquer
dans la forêt de Lyons qui est là autour de nous. Jean-Eudes me rappelait qu'on y allait
(ou à Faute d'Argent, ou à la lande Hédia) pendant la guerre ou l'immédiat après-guerre dans
la belle carriole tirée par le cheval Bijou.

Toi Maman, c'est tous les jours de vacances ou presque que tu nous emmenais avec les
enfants de tes amies et les cousins pour de bonnes marches à pied à la Côte Blanche, à St
Quentin des Prés, au Manet ou au Bois Gervais.

L'appartement de Ferrières était un peu comme une cellule de dirigeable, isolé en l'air au
milieu de la campagne. Les Gavrel ont toujours un peu plané. Aller au jardin était une
expédition Maman avait quelquefois du mal à nous y faire descendre mais, une fois en bas,
nous y faisions de bonnes parties.

Vous étiez, Papa et Maman, de grands militants, comme on dirait aujourd'hui. Nous nous
souvenons entre autres de votre action pour les Familles Nombreuses où vous vous retrouviez
avec les Lechevalier, des protestants, mais vous étiez oecuméniques avant la lettre, les Marin
et bien d'autres. Vous nous engagiez, encore adolescents, pour être les artistes amateurs des
séances récréatives au profit de cette œuvre. Françoise chantait « Je suis la mère de
famille...».

Mais la paix dans laquelle nous vivions n'était pas solide. Dès septembre 1938, le jour du
baptême de la cloche à l'église de Ferrières, c'était aussi Münich et, tout en préparant la fête,
Maman ne pouvait retenir ses larmes pensant que la guerre n'attendrait pas un an; toi non plus
Papa tu ne croyais pas à l'efficacité de ce traité conclu en position de faiblesse. L'année
suivante vous donnait raison. Quelques mois passaient encore, puis survenaient l'offensive
allemande de la Pentecôte en mai 1940 et le déferlement de juin. Nous nous rappelons ces
jours très tristes où tu ne pouvais plus nous cacher ta peine, Papa.

Après une pause à Hermanville, vous nous avez emmenés en exode. Nous formions une
caravane de 105 personnes dans 5 camions et 8 voitures, le tout bourré d'un formidable
déménagement.

(une page manque, racontant sans doute les difficultés du trajet, le mitraillage près de Tours
et notre séjour à Masseret près des cousins Douelle et des Doat. Puis ce fut le retour, le
passage de la ligne de démarcation, le choc des défilés allemands dans les villes et l'arrivée
dans un Gournay dévasté ainsi que l'usine de Ferrières, sans parler du pillage de l'entrepôt
et de l'appartement).

Pendant l'occupation, vous avez mis tout en oeuvre pour que nous ne soyons pas malheureux,
même pour moi à Lille où, malgré les difficultés du moment, vous étiez venus me rejoindre en
novembre 42. Mais vous avez mobilisé aussi toutes les énergies autour de vous pour aider les
gens de Ferrières et faire échapper les jeunes au S.T.O. . Maman s'est dépensée sans compter
pour les réfugiés du Havre, les familles en difficulté, les prisonniers de guerre et leurs
familles, sans oublier certains trains de déportés stationnant en gare et auxquels Maman
courrait porter quelque secours et donner à boire au péril de sa vie.

Puis est venu le débarquement avec les bombardements et les mitraillages des gares et des
routes. Vous avez pris toutes les dispositions pour diminuer les risques. Toi Papa, tu
t'installais avec Françoise dans la cave de Ferrières, près du fameux abri que tu avais fait
réaliser. Maman emmenait Denise, Dominique et Jean-Eudes chez des fermiers à Avesnes.
Claude et moi partions l'un à Ménerval chez les Bergeot, l'autre à Dampierre chez Jacques
Moinet. Nous étions partagés entre l'angoisse d'apprendre de mauvaises nouvelles sur
Ferrières et la joie de la Libération que nous sentions proche.

Enfin la Libération est venue. C'était la fête tous les jours. Puis lentement les gens et les
choses ont trouvé une place pour que la vie reprenne. Tout cela se passait au milieu
d'énormes difficultés dont nous n'étions pas très conscients, mais quel zèle avez-vous déployé
pendant toute cette période ! Papa à l'usine, à la mairie où il était réélu brillamment en 1947,
au Syndicat. Maman à l'accueil des prisonniers, à la Croix-Rouge, à l'oeuvre du trousseau, à
la pesée des nourrissons. Et quand tu avais fini du côté des oeuvres, Maman, tu trouvais
encore du temps avec Madame Bectarte au service de l'église de Ferrières.
L'une des années qui ont suivi immédiatement la guerre, vous nous avez emmenés à Lourdes
en action de grâces de nous être retrouvés tous ensemble après la guerre...

Je voudrais aussi évoquer les périodes de vacances à cette époque, que Jean-Eudes me
rappelait récemment ainsi que les bruits familiers de la vieille maison. Nous nous retrouvions
tous les huit autour de la table dans la petite salle de l'appartement. Pendant les repas, c'était
l'heure des informations et nous allumions la radio, mais vrroummm, la pompe à eau se
mettait en route déclenchant des parasites à un niveau sonore insupportable. C'était la ruée
pour arrêter la radio. La nuit, c'était la sarabande des souris dans le grenier. Tard le soir
c'était le passage du train des anglais, le Paris-Dieppe, qui faisait vibrer toute la maison . Puis
le matin de bonne heure, passaient les camions Gervais avec le tintamare des brocs vides
brinquebalant sur les cahots de la route. Et l'hiver, Papa descendait secouer la grille du
chauffage pour faire tomber les cendres, ce que l'on entendait à travers toute la maison. Dans
la journée, le niveau sonore était soutenu par le bruit de la machine comptable électromécanique
actionnée d'une main sans faiblesse par la vigoureuse Madame Bulard, la secrétaire de Papa.

Le temps est venu où nous avons commencé à quitter la maison, avec notre mariage Miche et
moi. Avec la naissance de Denis vous avez inauguré, pleins de joie et d'émotion, votre vie
de grands-parents. Le Champagne a fusé partout dans la chambre de Miche.

Un grand événement nous rassembla tous l'année suivante : nos grands-parents fêtaient leurs
noces de diamant, et c'était chose rare à l'époque . Nous avons encore dans les yeux le visage
épanoui de Grand Père et nos grands-mères attentives pendant que les jeunes gens (c'étaient
nous) dansaient le quadrille des lanciers en costume 1900. Ensuite les moins jeunes sont
entrés dans la danse et nous ont montré l'exemple. (Extraits dans ce film, sans la musique
originale. Le Quadrille des Lanciers était de 1856 jusqu'à la seconde guerre le classique de
la musique de danse de salon, avec ses 5 figures (tiroirs, lignes, saluts ou visites, moulinets
et lanciers). Il est de nouveau dansé chaque année au Bal de l'X. Vous reconnaitrez dans le
film Jean, sa femme Miche et sa sœur Denise, dansant la dernière figure
.)
Film en meilleure définition

D'autres foyers se sont formés, d'autres enfants sont nés, et des êtres très chers nous ont
quittés. Les joies et les tracas mêlés nous ont menés jusqu'ici, et ce temps d'arrêt que nous
marquons aujourd'hui nous amène à quelques brèves réflexions.
Vous vous êtes admirablement occupés de vos parents jusqu'à leur dernier souffle. Nous
essaierons de faire aussi bien, nous ne ferons pas mieux.

A travers toute votre vie, nous avons pu être témoins admiratifs de votre merveilleuse fidélité,
de votre très grand dévouement chacun à votre manière, de la Foi qui vous habite et qui vous
anime. Petit à petit, vous avez trouvé assez de liberté pour nous admettre comme nous
sommes, enfants et petits-enfants. Ceux qui se sont joints à nous pour former nos foyers ont
trouvé en vous un accueil de parents. Vous nous avez toujours assuré une présence très
affectueuse dans nos difficultés.

Très grand merci chers parents.