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Extraits de la correspondance Ci-contre, Robert Gavrel en 1920, peu après sa démobilisation. |
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Chaque lettre est adressée à Monsieur et Madame Gavrel - Saumont-la-Poterie par Forges-les-Eaux (Seine-Inférieure).
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Mercredi soir 7 mars 1917
La préparation du bachot prend bonne tournure. Je ne
dirai pas que j'ai de l'espoir... j'ai été tellement déçu
en octobre.
J'ai reçu aussi le papier du recrutement.
...Et si j'étais dans l'infanterie et que je sois reçu à
l'examen des élèves officiers j'en aurais toujours pour 3 ou 4
mois d'école en plus de mes camarades de la classe 18. Pendant ce temps,
les jours passeraient et... la guerre finirait.
Mars 1917
Je passe l'écrit mercredi matin et après-midi.
Je passe l'oral (?) le vendredi matin...
Et d'ailleurs, quoique travaillant le plus que je peux en ce moment, je vous
dis franchement que si je suis collé, je le prendrai plus facilement
qu'en octobre. Car je pars bientôt pour 3 ans et après......
A propos, en voilà du nouveau sur la guerre. Ce qui m'étonne,
c'est qu'à Paris, on ne dit rien : Il est vrai que la plupart des hommes
qui restent sont des mobilisés (avec le brassard) pour les usines, créatures
entièrement acquises aux députés philoboches démokrates...
"Vive la République" ont glapi ces imbéciles. Mais je
crois qu'ils songent surtout au salut du Républicanisme; la Patrie et
la France après.
Maman est prié d'apporté un jar de lait : ce sera très
bien reçu.
Lundi 3 heures
A propos d'équitation, je pense que personne ne sait que je prends des leçons en ce moment car si je suis appelé dans la cavalerie, les gens déduiraient vite que nous étions "tuyautés" d'avance et que je me suis fait "pistonné". Pour la leçon d'auto, çà n'a pas d'importance qu'on le sache : on pourrait toujours dire que c'est pour aller dans l'aviation...
Jeudi 29 mars 1917
Je vais prendre ma 2e leçon tout à l'heure et
si tout va bien j'espère avoir mon brevet lundi matin. J'expédierai
immédiatement la copie au commandant de recrutement.
Pour le cheval, ça va très bien, même mieux que l'auto,
quoique pour l'auto, je maniais déjà le volant tout seul, en 1ére
et 2e vitesse, hier à ma première leçon.
Rambouillet, le 18 avril 1917
Ce matin on a été à
la visite : on en a eu pour toute la matinée.
Le Major m'a dit "tempérament sanguin, coeur déplacé
de 2ème, rachitisme du thorax gauche..." mais à presque tous
on découvre de ces petites infirmités. Vous voyez que la visite
est plus sérieuse qu'à la Révision.
Rambouillet, le jeudi 19 avril 1917
Tout va bien mais grosse déception : nous sommes cuirassiers à pied. En effet il n'y a presque plus de chevaux ici et nous faisons absolument l'école des fantassins.
Rambouillet, le 23 avril 1917
Hier, j'ai passé la journée en compagnie de 3 copains de ma chambrée, dont 2 avec lesquels je vais souvent : un ouvrier et un employé de chez Hachette, deux parisiens bons garçons. D'ailleurs, dans la chambrée, sur 9 soldats, il y a 2 Normands (moi et un couvreur) et 7 Parisiens. Et dans ces Parisiens, il n'y a que ces 2 là qui soient bien. 1 autre est assez chic, mais aussi très crâneur. Les 4 autres sont de vrais gavroches des faubourgs : l'un d'eux a fait plusieurs mois de prison (il s'en vante). Quoique cela, je suis en assez bon terme avec tous. C'est la guerre.
Versailles, le mercredi 5 juin 1917.
Hier nous avons passé deux visites, dont une du médecin-chef. Je n'ai pas été reconnu comme ayant une déviation thoracique ni un déplacement du coeur.
Versailles, le mercredi 13 juin 1917 à 4h.
P.S. Le conseil de mon oncle Narcisse est peut-être bon à suivre, mais je ne pourrai m'en occuper qu'à la fin de mes classes. D'ailleurs je ne tiens pas aller comme automobiliste car à mon âge plus qu'à tout autre on doit au moins faire son devoir.
Vendredi 20 juillet 1917
On nous a fait construire plusieurs réseaux de fils de fer barbelés. On fait des exercices de service en campagne : patrouilles, attaques, nettoyage de tranchées... etc...
Rambouillet, mercredi 25 juillet 1917
D'abord, j'ai été proposé inapte à
pied par le Major d'ici le samedi avant la Pentecôte
Je suis arrivé au Centre de Réforme 64, rue de Montreuil à
Versailles le lundi 4 juin au matin. J'ai passé la visite du médecin
chef le lundi après-midi, jour de mon arrivé. J'ai passé
devant la Commission de Réforme le jeudi 14 juin au château de
Versailles.
A cette Commission j'ai été classé dans l'artillerie de
campagne.... Si le Commandant ne peut y arriver, dites à Mr Bouchot qu'il
tâche de me faire passer au 2e Cuirassiers (chose assez facile je vous
le répète), ou s'il n'y a pas moyen dans l'artillerie de campagne
au 11e ou au 22e; soit encore aux auto-mitrailleuses, quoique ce soit peut-être
moins intéressant.
Rambouillet, dimanche 29 juillet 1917
J'ai un camarade qui se fait pistonner pour aller au 1er Cuir et il n'est même pas inapte à pied.
Rambouillet, le jeudi 16 août 1917
Une nouvelle sensationnelle m'attendait à mon retour hier soir. Les 11 inaptes (dont je fais partie) partent lundi prochain au matin à Marly-le-Roi au 81e Regt d'artillerie lourde, 50e Batterie.
Cercottes, le mardi 27 novembre 1917.
En tous cas, je ne serai pas appelé à combattre dans les "tanks" avant le printemps, car j'ai toute mon instruction de "tankeur" à faire et elle est assez longue. Il faut en effet être apte à toutes les fonctions que l'on peut être appelé à remplir dans le "char d'assaut" : conducteur, un peu mécanicien, canonier et mitrailleur. Car le gros "tank" est armé d'un canon de 75 et de 3 mitrailleuses.
Lundi matin 10 décembre 1917. Cercottes.
Comme je le prévoyais, je suis d'instruction à la mitrailleuse pour 15 jours.
Cercottes, le lundi 4 mars 1918
Cette fois, c'est décidé sans retour : je pars vendredi prochain. Le capitaine a fait la liste devant moi le matin et m'a déclaré qu'il était obligé de me faire partir, ayant lui-même l'ordre d'envoyer au front tous ceux qui étaient là depuis quelques temps. Je pense naturellement dans les chars "Renaud" comme conducteur. Là-bas, nous allons refaire de l'instruction; aussi, il ya encore du bon devant nous. Enfin, je suis content car il va bientôt y avoir 1 an que je suis soldat et il faut savoir se satisfaire de son sort. Je viens encore de tirer 20 jours heureux. Là-bas après l'instruction j'aurai une perm de 10 jours. Et puis, peut-être trouverai-je encore des postes intéressants.
Cercottes, le dimanche 10 mars 1918. 2 heures de l'après-midi.
M'avez-vous expédié du tabac (des paquets de tabac jaune maryland
à 1F40 et d'autres à 0,80). La Maryland, je le recède à des officiers, entre
autres mon lieutenant. Ce sont là des questions capitales à mon avis, ce sont
des petits "rien" qui font beaucoup de plaisir et font naître la sympathie là
où elle est nécessaire.
Il reste toujours établi qu'il y a un très fort départ vendredi et qu'à moins
de contre-ordre, j'en suis.
Champlieu, le lundi 18 mars 1918.
Enfin, je suis au front (à 50 km à l'arrière, heureusement); et je n'en cours pas les dangers, tout en ne méritant pas l'épithète méprisante d'embusqué.
Camp de Champlieu, le mardi 19 mars 1918. 8h du soir
Je vous écrit ce mot à la lueur vacillante d'une bougie; aussi,
vous en excuserez l'écriture un peu déformée. Vous me demandez quelles sont
mes impressions. Eh bien la vie du front a du bon. Bien couchés et logés, nous
avons de plus une nourriture abondante et asez bonne. Ce matin, soupe et café
à 6h1/2. A 11h déjeuner. Voici le menu de ce midi: potage-bœuf - purée de pommes
et carottes - fromage - 1 quart de "pinard" et 1 quart de "jus" (=café). A 3h,
le thé - A 5h1/2 le dîner, qui se composait ainsi ce soir : Potage - gigot haricots
- et un nouveau quart de "pinard". Nous avons de plus du pain excellent : très
blanc et bien cuit. Aussi, on tiendra; surtout que nous sommes à une respectable
distance de la ligne de feu.
Hier soir on a entendu passer les gothas. Paris a sans doute eu à nouveau leur
visite. Heureusement ils ne nous laissent pas de souvenirs le camp n'étant pas
repérable et tous les feux étant éteints à leur approche. Jusqu'ici on a encore
rien fait. Nous allons commencer sous peu l'instruction qui durera trois semaines
et ensuite, nous aurons nos permissions de détente.
Les Aubrais, le vendredi 5 avril 1918
Naturellement, vous ne m'enverrez pas l'appareil photo ici car c'est rigoureusement interdit. Je le prendrai peut-être plutôt à ma permission de détente car alors nous serons repartis dans la zone où c'est moins surveillé.
Camp de Champlieu, le mardi 4 juin
Je ne pourrai d'ailleurs pas vous donner beaucoup de détails car dame Censure est là qui veille. La situation a l'air beaucoup améliorée, les Boches doivent être arrêtés. Ils n'étaient pas loin dernièrement. Je n'en mets pas plus long sur ma lettre et pour cause…
May-en-Moultien, le 9 juin 1918
Nous sommes toujours à la même résidence, assez tranquilles
d'ailleurs. De temps en temps quelques petits duels d'artillerie. Hier soir
une saucisse a été mitraillée par un avion boche et est tombé en flammes; heureusement
le passager a pu s'échapper en parachute.
Aujourd'hui dimanche, peu de changements avec les autres jours. Ce matin, le
chef et moi avions l'intention d'aller à la mess, mais les travaux bureaucratiquesnous
en ont empêché. J'ai été aux vêpres. D'ailleurs, l'église est à côté d'ici.
A propos, avez-vous donné ma tunique chez Castagné pour
les écussons. Faites poser, je vous prie des écussons brodés du 302e d'Artillerie
qui est notre régiment définitif; surtout mettre les écussons de couleur règlementaire.
Aux Armées, le lundi 17 juin 1918
Nous ne bougeons toujours pas; on tient. Mais depuis hier, l'artillerie
française est aux prises avec l'artillerie boche et je vous assure que çà tonne
dur.
Heureusement, les nôtres ont l'avantage. Nos avions aussi (ceux de chasse) l'emportent
de vitesse sur les Boches. Il y a ici le …e Bataillon de chasseurs alpins qui
a quitté les tranchées hier; ils avaient avancé de 900 mètres en n'ayant que
2 morts et quelques blessés.
Aux Armées, le 14 juin 1918
Comme toujours au même endroit. Beaucoup de civils sont revenus et parmi eux la propriétaire de notre maison, une pauvre veille de 73 ans. Beaucoup d'objets avaient été enlevés par les troupes qui nous avaient précédées. Aussi, pensez au chagrin de la pauvre femme !
Aux Armées, le 4 juillet 1918
Il va probablement y avoir du grabuge ces jours-ci car ma compagnie s'approche. Toutefois je resterai à quelques kilomètres en arrière, hors du danger.
Aux Armées, le 9 juillet 1918
Toujours dans notre petit village avec les Italiens, de braves
camarades avec lesquels on a vite lié connaissance. J'ai commencé à entrer en
pourparlers avec eux, par leur coiffeur, qui cause l'anglais. Je viens d'aller
voir un de leurs tailleurs pour me faire arranger une tunique. C'est une occasion,
car les tailleurs italiens ont une réputation universelle.
En ce moment, neuf heures du soir. Contrairement à la vie normale, c'est l'activité
qui commence. En effet, de jour aucune voiture n'a le droit de circuler. A partir
de neuf heures, ce sont alors les convois et de longues files de voitures qui
vont porter le ravitaillement. Quel brouhaha ! On se croirait Bd des Italiens.
Il y a aussi des grands camions qui transportent des troupes d'attaque. Elles
partent maintenant, attaquent de suite, prennent les éléments assignés, et pour
minuit ou 1 heure, elles seront de retour. Elles ne font que les coups de main
: ainsi font les Bersaglieri italiens.
St Pierre aux Oies, le 13 juiller 1918 à 7 heures du soir.
Je suis à St Pierre aux Oies, petit village à 6 kilomètres de Châlons/Marne. Cette fois, on est assez loin des lignes, 30 à 40 kilomètres. Tout le régiment est rassemblé ici, soit 3 bataiilons de petit tanks (225 appareils) et 1 groupement de 50 à 60 gros tanks. Il était temps de revenir en arrière car nous étions bien près de marcher. Nous étions à quelques kilomètres des tranchées et 2 sections de ma compagnie étaient déjà en ligne.
Aux Armées, le 16 juillet 18.
Toujours dans ce petit village de C….. Je suis installé avec
le chef dans une veille maison en ruines, abandonnée. On ne s'en fait pas ici;
on se trouve en effet assez loin des lignes pour ne pas recevoir de pruneaux…
Pour ma tunique neuve, je vous avais demandé d'y faire mettre des écussons du
"302" (écussons rouges d'artillerie et surtout pas des dorés; il faut des écussons
de couleur règlementaire). Ecussons brodés svp. Pour la forme des écussons je
préfère la forme b; pas la forme a qui est trop commune. Maintenant, faites
aussi rallonger les manches de 2 cm au minimum.
Aux Armées, le 17 juillet 1918.
… Ca y est : l'ordre de départ est arrivé. On repart à l'endroit d'où l'on vient.
Aux Armées, le 19 juillet 1919
Je vous écris, le cœur plein de chagrin. Je viens de perdre
un de mes meilleurs camarades, celui peut-être que je préférais à la compagnie
et avec lequel je sympathisais le plus. En effet, avant hier dans la nuit nous
avons embarqué nos appareils sur des tracteurs qui les ont amené à 2 kilomètres
des lignes, dans la région d'E… [Epernay à Hauteuil la Josse] toujours. Mais
hier matin à l'arrivée, une saucisse boche repère la compagnie et les 105 autrichiens
commencent à tomber. C'est alors que 3 hommes sont tués et 2 blessés. Heureusement,
le Lieutenant ne s'émeut pas et commande immédiatement de se transporter plus
loin. Autrement toute la compagnie y passait. Heureusement pour moi, je ne suis
arrivé que plus tard et tout ceci m'a été raconté.
Parmi les trois hommes morts, l'un était brigadier, était marié et revanit de
permission avant-hier. Il avait été nommé brigadier tout récemment; c'est vous
dire l'estime de ses chefs, et celle de ses camarades n'atait pas moindre.
Un autre était du Nord et toute sa famille dans les pays envahis. C'était un
des plus braves d'entre nous, ayant eu deux citations à l'ordre de l'armée dans
son régiment. Il n'y avait pas meilleur homme, à tous les points de vue. Le
pauvre garçon avait le pressentiment de sa destinée; plusieurs fois il m'avait
dit : "Gavrel, tu verras que le premier coup sera pour moi" Il ne s'était pas
trompé.
Je connaissais très bien ces deux ci. Mais le 3e était un de mes plus chers
copains. Nous étions du même âge; il avait comme moi son baccalauréat latin
langues - philosophie. Sa famille habite Paris et je vais lui écrire pour lui
dire toute l'amitié qui nous rattachait.
Ils ont tous trois été tués sur le coup. Le brigadier avait tous les organes
extirpés du corps, les yeux et le cerveau en bouillie. Le deuxième fut décapité.
Quant à mon camarade, il eut tout un côté du corps déchiqueté.
Aux Armées, le 28 juillet 1918.
Maintenant, le secteur est bien plus calme et les marmites se
font plus lointaines, car Mrs les Boches se sont fait reconduire hier de 2 kilomètres
et j'espère que çà ne s'arrêtera pas là.
…Nous partons demain au repos au camp de Mailly. Je pense que c'est pour quelques
semaines car il y a du travail à faire sur tous les appareils. Je suis bien
content [de quitter] ce pays boueux, avec cette terre humide sur laquelle on
couche car là, il n'y a pour lit qu'une simple toile étendue à terre.
J'ai reçu le petit mot de Geneviève joint à votre lettre. Je la remercie bien
de la petite médaille. Comme elle doit être heureuse d'être en vacances.
Aux Armées, le 10 août 1918.
Je vous ai annoncé ma nomination au grade de Brigadier en date
du 1er Août. Je suis assimilé au grade de fourrier, en ayant tous les avantages
: je mange à la popotte des ss-officiers et en ai les mêmes considérations.
Vous me demandez ci les cigarettes américaines me feraient plaisir ? Mais comment
donc ? Tout ce que vous voudrez. Maintenant j'ai reçu les 15 boîtes de lait
condensé. C'est à déduire de mon mois. 1F60 x 15 = 24 F. Il reste donc 76F à
m'envoyer quand vous le voudrez.
Aux Armées, le 1er septembre 1918,
Le plus fort de la bataille est maintenant fait, je pense; du
moins, pour notre part. Partis lundi matin de Mailly, nous sommes arrivés mardi
matin à destination. On a campé entre Vie s/Aisne et Mosrain, à douze kilomètres
de lignes. Le mercredi soir, on laisse l'Echelon au même endroit et les tanks
de la Compagnie s'acheminent vers la bataille. Le lieutenant m'emmène avec lui
pour faire la liaison. On passe une nuit blanche et on arrive dans la nuit à
Jésapouin où campent les tanks.
Le jeudi matin, le Lieutenant et moi sommes debout à l'aube. On prend contact
avec l'Etat-Major de la …e Division de chasseurs à pied. La matinée se passe
pour moi à transmettre ou faire transmettre les ordres du Lieutenant. Quelques
marmites tombent ici et là. Vers 10h on se dirige au PC de la Division qui était
près de la ferme de Montecourt (pas loin des Boches). 200m avant d'y arriver,
des marmites se mettent à tomber près de nous (j'étais avec le Lieutenant et
2 hommes de liaison). A la première, surpris, on n'a pas le temps de se coucher
et un éclat m'atteint à l'oreille droite. Je saigne abondamment. Heureusement,
le poste de secours est près de là et un Major me fait un pansement et me donne
une carte d'évacuation. Je retourne en arrière vers l'ambulance (en me couchant
plusieurs fois sous les marmites) et là on me propose de m'évacuer. Mais comme
la blessure est légère (elle est déjà presque guérie), je refuse. En
effet, étant évacué, j'en avais pour 8 jours d'hôpital et peut-être 8
jours de convalescence. Ensuite, je retournais dans une autre Compagnie (dans
l'A.S. on ne revient pas dans son unité). A cette autre Compagnie, j'aurais
été inconnu et il est probable que je n'aurai pas eu la même fonction. J'aurai
été certainement dans le "tank". Tandis que, en restant ici, j'y ai tout mon
intérêt. D'abord, je risque moins; en effet cette blessure est dûe au hasard
et une pareille occasion ne se représentera peut-être jamais. D'ailleurs nous
allons repartir aussi bientôt au repos j'espère.
Aux Armées, le 6 octobre 1918
Aujourd'hui, lettres énormes sur les Journaux. Serait-ce enfin la fin de la guerre ? On n'ose l'espérer.
Aux Armées, le 13 octobre 1918
Que dites-vous de la Guerre ? Cette fois, les évènements ont l'air vraiment de se précipiter: Aurions-nous la chance de voir la fin avant l'hiver ? Si ce beau rêve se réalisait enfin ??? Si l'irme ne se présente pas, je crois que nous n'allons pas tarder à remonter au feu. Mais cette fois, je ne ferai plus la liaison et ne courerai plus les dangers qui ont failli me coûter la vie.
Aux Armées, le 24 octobre 1918
Je remplis maintenant les fonctions de chef à la Compagnie. Le Capitaine a expulsé mon ancien supérieur et prédecesseur. C'est du souci, mais il y a l'avantage des risques moins grands qu'auparavant.
Aux Armées, le 10 novembre 1918
Les journaux vienent de nous annoncer que l'armistice est refusé. Va-t-on voir encore la paix se reculer et avoir la perspective de quelques mois de plus d'hostilité. Ah ! Qu'ils se dépêchent donc de nous f… la paix ! A propos, que dit on de moi dans la famille. Je suis sûr que Papa n'a pas été peu fier d'annoncer que j'occupe l'emploi de Chef, rien que çà ?
Aux Armées, le 17 novembre 1918
Une lettre de vous m'arrive à midi; c'est la première où vous parlez de l'armistice. Vous me demandez mon impression ? Elle est naturelle; joyeuse, comme celle de tous mes camarades. Qui eut osé espérer une si belle fin ? Crions : Vive Clémenceau. Mais ne nous emballons pas non plus, toutefois car l'armistice rencontre quelques difficultés en ce moment; les Boches ont l'air de se faire tirer les oreilles pour remplir les clauses.
Vitry le François, le Lundi 7 avril 1919
Je suis nommé maintenant Maréchal des Logis Chef depuis hier.
Vers la Roumanie, le 21 Juin 1919. à 20h15
Cette fois, l'odre est consommé et nous filons vers les
pays étrangers... Nous sommes confortablement installés dans des
wagons Boches.
Pour les officiers et quelques sous-officiers, il y a de beaux Wagons de 2e
Classe. Je suis seul dans un avec l'Adjudant On a chacun une banquette rembourée
en velours que l'on peut aménager en couchette avec des draps. Si je
vous fait cette description c'est que c'est pour nous une vraie petite demeure
puisqu'on ne la quittera que dans 19 à 20 jours.
Giurgiu, le 1er août 1919
Le Lieutenant Commandant la Cie m'a chargé avec un camarade de faire une Revue sur les incidents du voyage et le Bataillon (Officiers, etc...) On doit la faire jouer le 20 août avec une partie de concert, le tout interprêté par des hommes de la Compagnie. Il y aura pas mal de gros légumes : officiers français, roumains, notabilité de la ville. J'étais un peu embarrassé, n'ayant jamais composé rien de ce genre. Mais on est tout de même arrivé à bâtir quelque chose. Je vous l'enverrai comme souvenir lorsqu'elle sera au point.
Giurgiu, le 3 septembre 1919
Le soir de la Fête de la Compagnie, avec 7 ou 8 camarades, nous nous sommes habillés en Roumains, costume national : un pantalon blanc avec de grandes chaussettes par dessus, des savates, une chemise blanche par dessus le pantalon (sortie dhors), ceinture rouge et immense bonnet à poil. Nous avons été à la Foire de Giurgiu de 20h à 24h, allant dans les cirques, les théatres forains, révolutionnant tout; ou bien éxécutant des danses au milieu d'un cercle de centaines de badauds amusés. C'était le résultat d'un pari : d'ailleurs, les Roumains n'étaient pas trop étonnés car ils ne conçoivent pas les Français autrement que comme des gens gais et aimant beaucoup s'amuser. Heureusement on a eu la chance de ne pas rencontrer d'officier. Il est évident qu'ils auraient été forcés de rire mais on aurait peut-être été bien "eng…é" le lendemain.
Giurgiu, le 8 septembre 1919
J'ai reçu hier votre lettre du 28 août avec le Courrier de Gournay
me faisant connaître le mouvement syndicaliste agraire auquel Papa prend une
grande part. Il est vrai que ceci ne m'a pas étonné, appréciant à leur juste
valeur les talents oratoires et les facultés de mon Père. Est-ce bien sûr que
Papa ne cèdera pas à l'enthousiasme populairepour accepter d'être son Représentant.
Je serais fier, moi, d'être le fils d'un de nos "Honorables". Et puis j'aurais
du fiston. D'abord, j'espère que tu apporterais tout ton poids pour faire vite
voter la loi de deux Ans, qui m'apporterait la Libération.
Hier soir, grand Banquet, dans l'Hôtel de Ville où une cinquantaine d'Officiers
et S.Officiers Roumains (ceux des futurs Chars Blindés Roumains) recevaient
les Officiers de la Compagnie et cinq s.officiers de la Compagnie (ceux qui
avaient fait l'instruction des tanks aux Roumains), plus moi que le Lieutenant
Commandant la Cie avait fait inviter aussi. Nous avons été reçus d'une façon
épatante. Excellent dîner, bon vin, musique, du champagne, c'est moi qui ai
eu les honneurs. Au nom des Français, j'ai porté d'abord un toast au Lt Colonel
Roumain Cdt les Chars Blindés de Roumanie, et ensuite à mon Comdt de Cie qui
s'est levé à son tour et s'est écrié envers moi: Je lève mon verre à la santé
de notre chef, le grand chef des chefs, entre tous les chefs". Voyez mon apothéose
!!! …. Je suis proposé avec les Officiers de la Compagnie pour une Décoration
Roumaine.
Giurgiu, le 2 octobre 1919
La joie commence à embraser les cœurs ! Le Commandant est arrivé depuis quelques jours et les autres Compagnies du Bataillon vont être toutes ici cette semaine. Ensuite on versera tout notre matériel (chars d'assauts, autos, camions - etc…) aux Roumains et on quittera ces lieux si peu charmeurs pour aller retrouver la douce France.
Giurgiu, le 13 octobre 1919
Mes occupations d'hier m'ont empêché de vous écrire plus tôt
et vous annoncer que je suis décoré de la Médaille
Royale roumaine "Barbatie si Credinta" (=Bravoure et Croyance), qui
équivaut à le Médaille Militaire en France. La remise des décorations a eu lieu
le vendredi 11. Ce fut une imposante cérémonie. Il y avait deux Régiments roumains
avec fanfare et le 1er Bataillon de Chars Blindés. Notre Chef de Bataillon,
le Lieutenant Cdt la 302e Cie et plusieurs Officiers de la Compagnie ont reçu
une décoration équivalente à la Légion d'Honneur. L'Adjudant, moi et 5 maréchaux
des Logis avons reçu la Médaille mentionnée plus haut.
Je suis bien content. En effet cela a dépassé mes espérances. Nous pensions
recevoir seulement une médaille souvenir. Ils se sont fendus, les Roumains !
Car en France nous ne donnons pas si facilement votre Médaille militaire. D'ailleurs,
elle est rare aussi dans leur armée. Cette générosité s'explique, je crois,
de la manière suivante : jusqu'ici, je crois que les Roumains avaient remis
peu de décorations à des Français. Mais maintenant, voulant témoigner de leur
sympathie envers la France, c'est à nous qu'ils ont fait les distributions (étant
maintenant presque les euls représentants de l'armée française en Roumanie).
Tours, le 16 avril 1920
Aujourd'hui, jour mémorable ! J'entre dans ma quatrième
année de service. Comme c'est loin le début de ma carrière
militaire (il y a 3 ans) lorsque de Rambouillet je vous envoyais mes premières
impressions...
A l'heure où je vous écris (21h30) je viens du cinéma et
du cinéma du Quartier. Car (nous sommes un Régiment moderne !)
le Colonel a fait aménager une grange à fourrage en salle de cinéma
et 4 fois par semaine le soir (changement de programme 2 fois par semaine) nous
avons 3 heures de représentation : films de la maison Pathé, drames,
comédies, tout comme dans un vrai ciné. On va même monter
un orchestre, paraît-il !
Tours, le 5 mai 1920
On est enfin (!!!) fixé. La démobilisation a lieu
les 28,29,30 et 31 mai pour ceux de la Classe 1918 appelés les 16,17,18
et 19 avril 1917.